Lorsque m’a été posée la question de ce qu’apporte le café d’Artémis dans le quartier, la réponse n’est pas apparue d’elle-même; il est difficile de dire précisément ce qu’on apporte à l’autre car dans cette histoire, on est deux et une partie ne dépend pas de nous . Mais ce qui était assez évident, en revanche, c’est un point qui me semble commun à plusieurs des commerces de ce quartier : ils sont ou aspirent à être des lieux de convivialité, de petits bonheurs partagés.
La rue, nos boutiques, sont des lieux symboliques: c’est là que nous pouvons aller à la rencontre de l‘autre, aimer notre prochain. Il nous suffit pour cela d’ouvrir notre porte .
Parfois, au café d’Artémis, la porte s’ouvre sur un professeur du Lycée Montaigne qui vient faire une pause et avec qui nous parlons de Shakespeare, d’Alain, de Georges Sand. Alors le café que nous partageons devient philosophique, l’ordinaire cesse d’être banal et devient illuminé de l’intérieur .
D’autres fois encore, à l’occasion du ramadan ou du carême, avec Khadidja, une cliente, nous nous prêtons à notre jeu favori du regard croisé sur nos pratiques de l’islam et du christianisme. Si Mustapha , le jouer d’Oud passe par là, il ajoute sa touche et nous conte toute l’influence de la Perse sur les cultures arabes et nous percevons alors combien le feu qui anime ces grandes civilisations a des racines communes ; le café devient alors un café de la paix.
Voilà , il me semble, ce que peut apporter une boutique de quartier où la rencontre de l’Autre est encore possible.
Beaucoup d’entre nous s’interrogent aujourd’hui, dans nos sociétés consuméristes – à fortiori dans les lieux de plus fortes matérialités que sont les commerces - sur la façon dont nous pouvons introduire un peu d’Humanité.
Dans la Grèce antique, Hermès, le dieu du commerce, portant des ailes à ses sandales , nous rappelait déjà que dans le commerce, les relations d’argent, on ne doit pas oublier la singularité de ce qui fait l‘Homme, sa nature « ailée », spirituelle.
Nos petites boutiques de commerce et d’artisanat sont des lieux privilégiés pour produire non seulement des biens matériels mais aussi du sens : là, la théière n‘est plus seulement un ustensile, elle peut aussi cacher un génie malicieux capable de ré-enchanter notre quotidien.
Alors, quand vient le soir, je ferme la porte de la boutique et comme Sen Soshitu*, « je prends un bol de thé dans mes mains. Dans sa couleur verte, j’aperçois toute la nature. Je ferme les yeux pour contempler les collines et l’eau pure de mon cœur … ».
*Maître de thé japonais officiant auprès du seigneur du clan Kaga, Tsunamori, au 17eme siècle