Une fois de plus la solitude est pointée du doigt. Cette fois, on a même lancé ce slogan pour 2011, «pas de solitude dans une France fraternelle» * !
Il semble que la tentation soit grande, chez nos contemporains, d’évacuer de la vie de l’individu les lieux où il peut se retrouver seul, «alone», disent les anglais, c’est-à-dire «all one«, entièrement un. Nous devons être vigilants face à cette tentation facile de refuser les solitudes qui sont pourtant des lieux indispensables de construction de nos identités comme l’a souvent expliqué Hanna Arendt, dans ses ouvrages. Plus d’une fois elle y montre combien le lit des états totalitaires s‘est fait dans des sociétés desquelles avaient été évacuées toutes notions d‘identité et de solitude .
Je ne pense pas, comme les disent des études récentes que la pauvreté naisse de la solitude, mais elle nait du sentiment d’isolement ! La pauvreté physique ou psychique naît parce qu’on nous a désappris à habiter nos solitudes et parallèlement s’insinue en nous ce sentiment qu’on manque en permanence .
Peut-être est-ce là, la plus grande pauvreté dont nous souffrons, celle de ne plus savoir alimenter nos solitudes de nourritures intérieures et de désespérément quêter, voir mendier à l’extérieur, dans des biens matériels ou des réseaux sociaux , des choses qui jamais ne comblent ce sentiment de solitude. La réalité est qu’il nous faut réapprendre à habiter nos solitudes plutôt que vouloir les supprimer.
D’ailleurs la réaction du syndicaliste de l’ONF qui s’est insurgé contre l’analyse froide du ministère de l’environnement suite aux suicides de plusieurs agents de l’ONF, en dit long sur l‘incapacité de nos gouvernants à comprendre le réel problème de nos concitoyens . Cet agent ONF précisait que c’était un comble de mettre ces suicides sur le compte de la solitude lorsque lui comme ses collègues ont justement choisi ce métier par amour de la solitude et que c’est la pression exercée sur eux qui rompt en quelque sorte cet exercice délicat du solitaire qui crée le problème.
Cela fait écho à l’ouvrage de Jacqueline Kelen L’esprit de solitude ** . «Pour la plupart des contemporains, la solitude est ressentie de façon négative: on la confond avec l’isolement, le manque, l’abandon. Et la société veille à empêcher que l’être humain ne se retrouve seul, face à lui-même. Or, la solitude choisie est loin d’être un enfermement, une pauvreté: c’est un état d’heureuse plénitude. Il n’est pas de liberté de l’individu sans ce recueillement de la pensée, sans cet ermitage du coeur . Pourquoi notre monde lutte t-il avec tant d’ardeur contre un état propice à la connaissance de soi ? Alors que tant de philosophes, d’artistes, de saints, de mystiques furent de grands solitaires ? »
Prenons garde que nos espaces de libertés intérieures ne se réduisent à mesure qu’on laisse occuper nos «temps de cerveaux disponibles» par le brouhaha incessant de nos ordinateurs, tv, téléphones portables et autres réseaux sociaux , associatifs, caritatifs…..
Avant de briller de mille feux, le diamant monté sur une bague qu’on appelle également solitaire, a été charbon et s’est poli avec le temps . Il ne brille que parce qu’il y a eu une longue gestation, un long travail, enfoui sous la terre. Peut-être le travail du solitaire commence par l’acceptation de cette œuvre au noir, cette étape décisive d’une solitude intentionnelle, retiré en soi, pour que rayonne son bonheur lumineux qui ne dépend pas des autres mais de lui seul .
* La Croix , dossier «en silence» édition du 5 Juillet 2011 ** Jacqueline Kelen, l’Esprit de solitude, ed. Albin Michel